Pleine nuit de début de printemps. Ma voiture arrêtée, au milieu d’une route de campagne, dans un carrefour en Y, plein phare. Une route à 10H, une route à 14H. Deux grands yeux ronds, perchés sur un piquet de clôture pile à la croisée des chemins, me regardent fixement. Je mets du temps à comprendre que c’est une chouette effraie, une belle dame blanche. Mais, à peine je la reconnais et sors de la danse hypnotique imposée par ses grands yeux, dorés dans la lumière des phares, que des questions m’assaillent :
Qui suis-je ? Que fais-je ici ?
L’horloge de la voiture m’indique 3 heures du matin. Un coup d’œil au volant, un autre à l’arrière de la voiture avec son capharnaum d’outils et de médicaments, à n’en pas douter : c’est une voiture de vétérinaire de campagne. Ça y est je me rappelle, Patrick, vétérinaire et de garde ce soir … Pfiouu. Grand chambardement. Je viens de me faire réveiller par une chouette au milieu de nulle part au volant de la voiture de boulot. Ouaouh, j’ai fait le somnambule depuis mon lit jusque-là ! Sans raison aucune ? Non, non, l’option la plus simple et la plus raisonnable est de penser que le téléphone a sonné et qu’on m’a demandé pour une urgence chez un éleveur, que je me suis habillé, que j’ai sauté dans la voiture pour m’y rendre … En dormant. Au radar pour de vrai.
Mais « caramba », pour aller où ? Chez qui ? Pour faire quoi ? Le trou total. J’interroge ma chouette du regard, mais elle ne me donne pas la réponse. Plusieurs minutes passent et impossible de me souvenir. La honte … Prendre la route de droite et errer en espérant trouver dans la nuit la seule grange qui est allumée en m’attendant ? Prendre la route de gauche ? Ou bien refaire à l’envers les 20 km que je viens de parcourir en espérant qu’une fois arrivé, on me rappelle en me demandant ce que je peux bien foutre pour trainasser ainsi !
Quand soudain, un détail du carrefour, un petit écriteau sur un arbre, à propos de chasse, mais écrit de telle façon qu’il était unique me renseigna sur l’endroit où je me trouvai … Quelque part dans le marais du bord de la gironde. A droite, retour vers l’intérieur des terres et mille possibilités. A gauche un long cul de sac menant vers trois fermes en bord de Gironde où j’étais déjà allé souvent. Il n’y avait pas de doute, je n’avais que trois choix possibles alors en avant gauche.
Et effectivement dès la première ferme, une lumière par-delà les prés, comme un phare, m’indiquait l’endroit où j’étais attendu de pied ferme pour un vêlage promptement exécuté.
Ce n’est que sur le chemin du retour que je m’interrogeais, sur le pourquoi du comment d’un tel somnambulisme. Sans la chouette et ses deux grands yeux, je serai sûrement arrivé sans encombre. Mais, répondre au téléphone, se lever, enfiler son pantalon, monter dans la voiture et conduire dans un état second, où l’on ne se souvient de rien, a quand même quelque chose d’extraordinairement flippant. Je devais être épuisé par mes journées et nuits de garde pour que cet incident se produisit. Et si cela m’est arrivé par la suite, je n’ai jamais re-rencontré la dame blanche qui m’aura sorti de mes rêves inopinément… Donc, je ne m’en souviens pas !
