Il était là, dans la salle d’attente, crispé sur sa chaise. Nous nous connaissions depuis 34 ans. Eleveur de mouton, j’étais souvent allé en visite chez lui, à toutes les heures du jour et de la nuit. Je le reconnaissais bien, malgré l’âge et la douleur qui lui tirait les traits et malgré que depuis de nombreuses années je n’étais plus allé soigner son troupeau. Cette fois, il venait pour lui. C’était une première. Il essaya de se lever de sa chaise pour entrer dans la salle de consultation et se fut un petit vieux grimaçant de douleur que je vis marcher, courbé, pour franchir les quelques mètres qui le séparaient de la table de consultation. Un faux mouvement en réalisant un effort de traction agacé l’avait laissé avec un mal de dos terrible depuis trois jours. Les médicaments du docteur ne l’ayant guère aidé, il s’était souvenu du véto qui soignait le mal de dos et dont le voisin lui avait dit qu’il soignait aussi les humains.
Je me rappelais qu’il aimait blaguer et faire des jeux de mots, alors j’ai embrayé directement sur le ton de la blague, mais chaque sourire lui arrachait une douleur. Aussi je l’installai rapidement, fit ma consultation qui le soulagea en partie, instantanément.
Étonnamment quelques souvenirs des temps passés m’étaient revenus dans le temps de cette consultation et nous les évoquâmes au moment de se quitter. Ils étaient de ces souvenirs qui font que le métier de vétérinaire ne ressemble à aucun autre.
Le premier souvenir était celui-là : un samedi après-midi, sa femme m’appela pour consulter le cochon qui n’arrivait plus à se lever … Ce cochon d’alors que l’on engraissait avec les restes et que l’on tuait le jour des cochonnailles pour faire, boudin, pâtés, « coustillous » et saucissons. Il n’était plus qu’à deux semaines de se transformer en nourriture familiale, et, merdouille il ne se levait plus. Il devait être malade donc, non consommable. Une perte potentielle assez conséquente pour une famille somme toute peu aisée.
Et me voilà à ausculter, palper, tourner autour d’un cochon qui effectivement faisait des tentatives désespérées pour se mettre debout mais retombait lamentablement à chaque essai dans un bruit flasque. Au bout d’un quart d’heure de remue méninge, je n’ai pourtant pas pu me mettre un seul symptôme sous la dent, pas un seul qui m’aurait orienté sur un diagnostic sûr. J’allais donner ma langue au chat, quand le regardant essayer de se lever pour la énième fois, je m’exclamais :
– « Mais ... On dirait qu’il est bourré tout simplement ! »
La dame en face de moi devint instantanément pâle puis rouge écarlate !
– Mon Dieu, je lui ai donné ce matin le restant de la bonbonne de vin qui avait tourné vinaigre !
– Bin, la voilà notre explication ! Je prescris un peu de repos et tout rentrera dans l’ordre. Cela va vous coûter un bon café !
Un bon rire atténua sa culpabilité et le café bien chaud fit le reste. Le souvenir du cochon ivre et du jeune véto qui se gratte la tête à la recherche d’un diagnostic résonne encore dans le piémont pyrénéen.
Le deuxième souvenir se passait à la maternité, mon deuxième fils venait de naître, et en repartant après une visite de la maman et du « pitchoun » nouveau, je vis par une porte ouverte mon bonhomme, la jambe en l’air dans le plâtre. Je rentrais alors dans la chambre m’enquérir de son état et du mauvais sort qui l’avait amené là. Encore une histoire de cochon ! Au moment d’abattre le cochon de l’année à la ferme, ce dernier s’est débattu et ce faisant, est tombé sur la jambe de son bourreau la faisant vriller. Ce qui provoqua une fracture qu’on appelle spiroïde, en hélice donc ! Une ou deux blagues à ce propos dans la foulée et me voilà retournant au cabinet vétérinaire pour des consultations.
Quelques semaines plus tard, tout en béquillant, il me porta un agneau malade à soigner. Il pestait qu’au bout de 2 mois, il ne pouvait toujours pas poser le pied tant cela lui faisait mal. Aussi, après avoir exercé mon art sur l’agneau, j’eus pitié de lui. A l’époque, je n’avais pas encore le droit officiel de soigner des gens par l’ostéopathie, mais bel et bien celui d’être rebouteux après tout. Aussi, je lui proposais de s’assoir sur la table de mon bureau et d’exécuter une technique sur les fascias pour essayer de l’aider, interloqué, il accepte. Et effectivement, les tissus par leur tension en hélice pointaient bien du doigt sur cette vrille initiale du choc : la masse du cochon qui roule sur le tibia. Les tissus corporels se laissèrent détendre facilement au point qu’il put reposer le pied sans douleur instantanément après la manipulation.
Ce n’est qu’en écrivant ces lignes que je peux intellectualiser que déjà, ce jour-là, j’ai travaillé sur l’hélice de sa jambe sans savoir que des années plus tard ces hélices seraient un des axes majeurs de mon travail ostéopathique et que cette expérience clinique mettait bien en évidence ce que je sais maintenant de manière sûre :
– La douleur, c’est d’abord et avant tout une affaire de tension ou de pression excessive dans les cellules avant d’être une question de molécules ou de lésion tissulaire. Et tous les jours j’observe que lever ces tensions et compressions améliore très souvent instantanément le tableau clinique …
– L’organisation en hélice des fascias, qui reproduit ni plus ni moins que la forme en hélice des protéines qui le constituent est une évidence clinique incontournable et diablement efficace.
Ce jour là, celui de sa vraie consultation d’ostéopathie, il partit en claudiquant et je le revis trois jours après, beaucoup moins douloureux, avec un délicieux saucisson de ferme en guise de rappel de ces souvenirs porcins !
